Le Dakar, un terrain de jeu bon marché

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Article dans les pages débats du Monde du 22 janvier 2005

Analyse
Le Dakar, un terrain de jeu bon marché, par Gilles Van Kote

Comparaison n’est certes pas raison. Difficile, pourtant, de ne pas rapprocher les deux chiffres suivants. En 2005, trois incendies survenus à Paris, dans deux immeubles habités par des familles africaines et dans un hôtel, ont fait 48 morts, provoquant une polémique sur le logement social. Depuis sa première édition, en 1978, le Dakar, rallye-raid imaginé par Thierry Sabine, a fait 48 victimes, dont son propre créateur, disparu en 1986. Dix-sept d’entre elles, toutes africaines, ne participaient pas à la course.
Peut-on imaginer ce qu’il serait advenu d’une telle épreuve si elle se déroulait en France ? Dans un pays qui se félicite d’avoir fait baisser de 5 km/h la vitesse moyenne des véhicules entre 2001 et 2004 et d’être passé sous la barre des 5 000 morts sur les routes en 2005, tolérerait-on de lâcher en pleine nature plusieurs centaines de concurrents pétaradants et de payer un tribut de deux morts annuels, sacrifiés sur l’autel de la vitesse ? Assurément, le Dakar ne serait plus.

Les organisateurs de l’épreuve — laquelle y a perdu son appellation originale de Paris-Dakar — ont renoncé à emprunter les routes hexagonales pour se replier sur le Portugal, l’Espagne et l’Afrique.

Le débat est aussi vieux, ou presque, que le Dakar. Dans les années 1980, déjà, le collectif Pa’dak, appuyé par René Dumont, le père de l’écologie, se battait pour faire cesser le massacre. Le CAJO (collectif anti-Jeux olympiques) a pris le relais : ses militants se sont rendus, le 13 janvier, au siège d’Amaury Sport Organisation (ASO), société organisatrice de l’épreuve, pour lui remettre le « Prix de l’indignité humaine« , symbolisé par un pneu maculé de sang. Quelques heures auparavant, un jeune Guinéen avait trouvé la mort, renversé par un concurrent du Dakar. Le lendemain, un garçonnet était tué par un camion d’assistance, au Sénégal cette fois.

Aussitôt, comme à chaque fois qu’un tel drame se produit, organisateurs et concurrents se sont sentis obligés de se justifier, souvent maladroitement. « En Afrique, on arrive dans des endroits où il n’y a rien et où les gens sortent de nulle part », a avancé Roger Kalmanovitz, responsable de la sécurité de l’épreuve. « Il faut connaître l’Afrique pour savoir ce que c’est : ils chantent, ils dansent, ils courent partout parce que c’est super pour eux, le rallye. Ils sont un peu inconscients », a déclaré au Journal du Dimanche l’ancien skieur Luc Alphand, vainqueur de l’édition dans la catégorie autos.

« Des accidents comme celui-ci, il en existe tous les jours au Sénégal, a précisé Alaouine Tall, vice-président de la Fédération sénégalaise des sports mécaniques. Nous serons heureux de continuer à accueillir le rallye dans le futur. » Car le Dakar serait une bénédiction pour l’Afrique : c’est le dernier argument des partisans de l’épreuve, qui se gardent bien pourtant d’aller demander leur avis aux intéressés. Sont mis en avant l’enthousiasme populaire (réel), les retombées économiques (jamais mesurées) et les actions humanitaires d’accompagnement.

Au prix de quelques chambres d’hôtel et forages de puits, avec le soutien de quelques élites locales, le Dakar offre à ses concurrents un terrain de jeu bon marché, dont le seul inconvénient est d’être habité par des « inconscients » auxquels vient parfois l’idée saugrenue de traverser une piste sans imaginer qu’un bolide pourrait survenir.

Pour ne pas fâcher, ne parlons pas de l’irruption obscène, dans des régions démunies, d’une caravane affichant ostensiblement sa puissance économique et symbolique, ni des effets dévastateurs d’un tel étalage sur les jeunes générations d’Africains. Réjouissons-nous plutôt pour Luc Alphand, qui espère que tout ça « ne va pas gâcher ce (qu’il a) accompli » et affirme que mieux vaut disputer le Dakar que de rester à la maison. Sinon, « tu feras 120 kg, sur ton canapé, à bouffer des chips devant la télévision. Et tu crèveras », estime-t-il. Allez expliquer ça à la famille de Boubacar Diallo, 10 ans, mort le 13 janvier sur le bord de la route.

GILLES VAN KOTE
Article paru dans l’édition du 22.01.06

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8 Réponses to “Le Dakar, un terrain de jeu bon marché”

  1. Laurent Says:

    Eh oui ! C’est ça le Dakar, ayant participer 8 fois à celui-ci pour des raisons professionnelles, j’ai pu admiré cette épreuve qui encore fin des années 80 méritait de laisser croire que l’union de deux continents était encore une bonne promotion pour participer à cette aventure. Malheureusement au fil des années, le Rallye s’est détaché de plus en plus de la population, l’apport économique s’est de plus en plus restreint au versement de pots-de-vins ne profitant qu’à certains haut placés, la perspective d’un bivouac simple et sympa s’est estompé pour finir à l’organisation d’une ville ambulante complètement autonome et fermée à toute relation avec les autochtones. Les menaces d’attentat bouclant définitivement toute bonne volonté à vouloir découvrir l’Afrique autrement que dans un rétroviseur, ou en bouffant de la poussière au kilo, sans doute se sentiraient-ils à l’abri dans des nuages de poussière. Et l’apport économique se limitant en général à quelques quadras voulant prouver leur virilité avec des gazelles locales, si du moins ils n’ont pas la fierté de s’être fait sucer en échange d’un seul T-shirt de mauvaise qualité, mais avec un joli logo, qui permettra à la pauvre de manger quelques jours quand même.
    Ma dernière participation m’a finalement définitivement dégoûté, bien que personnellement, chacun est libre de ne pas s’identifier à cette grande mascarade, et il y en a qui triment durs toute l’année juste pour pouvoir participer à cette aventure humaine chaque année, sans pour autant être complètement perdus, à la merci de soi-même.

    Finalement il n’y a pas à dire, l’Afrique sans le Paris-Dakar, est nettement plus agréable, on peut rencontrer des vrais gens, et pas seulement ceux qui s’organisent en famille pour vous harponner à chaque coin de rue de dix milles toqueries, et découvrir une vraie culture, un vrai sens de la vie.

    J’espère du moins que parmi tous les scribouillards et bien pensants de ce site, certains se sont donné la peine d’aller visiter, de voir comment cela se passe là-bas. Et qu’ils n’agissent pas seulement dans le but de se faire un triomphe intellectuel.

    Car la vérité elle se trouve là-bas, et non pas derrière vos claviers !

  2. padak Says:

    Merci de ton témoignage ainsi qui resitue le contexte du Dakar ainsi que celui de ce site (scribouillard bien pensant) car si nombre d’entres nous n’avons jamais été en Afrique (en tout cas pas moi), tes remarques nous obligent à prendre du recul.

    A la fois, il n’est pas nécessaire d’être juif pour combattre l’antisémitisme, d’être noir pour condamner l’eclavage, d’être musulman pour être contre la guerre du Golf, à la fois, il faut toujours s’interroger sur les raisons des choix que nous effectuons de nos luttes militantes.

    Pour ma part, dans le cadre du rallye Dakar, je ne critique pas l’amour de l’aventure, l’Afrique, l’envie de concillier les deux mais sur la manière dont cela se passe. Je tente de me mettre à la place des africains pour me demander si j’aimerais que ce rallye passe chez moi. Pour ce qui est de me mettre à la palce des coureurs, j’en ai en face de chez moi et c’est déjà de trop…

    Personellement le but de mes combats est de mieux vivre ensemble. Je n’ai pas l’impression que l’Afrique y gagne. On renvoit en masse les Sénégalais en ce moment…

    J’envie ceux qui comme toi ont été en Afrique et connaissent ce continent mais je pense que la vérité n’est pas QUE la-bas, elle est dans chacun de nous. Il y a aussi des africains corrompus, crétins, homophobes, misogynes et j’en passe.

    Il ne s’agit pas d’idéaliser les uns ou les autres.

  3. Laurent Says:

    En effet, le problème de l’existence ou non du Paris-Dakar est bien plus complexe que cela. Si on s’en tient aux 200 motards sans cervelle, au 50 ex motards qui ont compris que pour vivre il vaut mieux rouler en voiture, et à tous les autres fils à papa, sportifs déchus, artistes en manque de sensation, aux organisateurs et accompagnants qui ne sont que des pions d’une machine financière avec comme figure de proue toujours des crétins finis, comme Johnny ou l’ex directeur de course Auriol (Tiens ca me fait penser a Bush), il est vrai que cette aventure pourrait s’arrêter net demain. Le problème est que le Paris-Dakar n’est pas seulement une institution sportive, une machine à fric, elle est aussi un puissant outil politique, puissance qui est à la grandeur de la personne qui sans elle, cette petite épreuve régionale dans des bleds perdus ne serait rien. Cet attrait du gain rapide et facile est un outil pour obtenir d’autres choses, qui sont sans doute classés du côté de la diplomatie et dont le chiffrage exact est bien plus complexe à determiner, sans compter l’impact touristique que cette épreuve engendre.

    Il faut voir la situation dans sa globalité. Evidemment cela n’excuse en rien le gâchis que l’on engendre par ce biais, mais le tout est de pouvoir mesurer exactement quels sont les bénéfices engendrés par cette épreuve. Et sans doute même que ces quelques morts pourraient bénéficier à tout le monde, vu l’impact que cela envers des communautés étrangères au sport automobile.

    La suppression du Paris-Dakar, me semble une mauvaise chose. Aborder le Paris-Dakar autrement peut apporter encore plus à l’Afrique avant tout, mais pour cela il faut qu’il y ait une volonté réelle ici, et une volonté réelle des responsables locaux, a qui il faut surtout faire comprendre que la vie si petite soit-elle a son importance, ce qui n’est pas toujours dans l’esprit des populations qui côtoient la mort bien trop souvent. Là il y a du boulot à faire, et sans doute que le petit Roger Kalmanovicz aurait besoin d’un disciple motivé qui pourrait amener de nouvelles idées dans ses relations internationales… Mais je ne crois pas qu’il a déjà renconté une personne à la hauteur, d’un côté des blans becs qui rampent à ses pieds, de l’autre des vautours avec qui tout doit être négocié 🙂

    Quoiqu’il en soit, ne vous faites pas d’illusion, actuellement il est toujours préférable d’écraser un enfant et pouvoir continuer sa route, que de se prendre un chameau à travers le pare-brise, et rester à l’arrêt avec les proprios sur le dos.

    > Personellement le but de mes combats est de mieux vivre ensemble.
    > Je n’ai pas l’impression que l’Afrique y gagne. On renvoit en masse
    > les Sénégalais en ce moment…

    Rien à voir avec le Paris-Dakar ça :-))

  4. infokiosk enbullant Says:

    Salut à vous,

    on le trouvait bien, alors on a repris intégralement votre texte dans notre journal mural dont voici la version pdf :

    http://arbornet.org/~ieb/Murmurs.pdf

    Continuez…

    A+

    IEB

  5. Laurent Says:

    Ah beh j’ai rien vu a part un Document not found 🙂

  6. despy Says:

     » Le paris-Dakar PEUT être très bénéfice pour la population africaine  »
    ___________
    Le mot de la fin

  7. Laurent Says:

    Oui ! Si tu peux résumer cela comme ça, tu n’iras pas bien loin ! En Afrique, il n’y a pas de mot de la fin, il faut discuter, négocier, et toujours tout remettre en question ! il n’y a qu’ainsi qu’elle peut avancer…

  8. Vélorution Brest Says:

    Le site de Vélorution Brest a repris ce texte ici :
    http://velorution-brest.hautetfort.com/archive/2006/09/26/le-dakar-ou-l-ideologie-sportive-de-la-bagnole-revelee1.html
    On pourra trouver le numéro 1 des Mur murs (dont le lien est cassé en haut) ici :
    http://ieb.zaup.org/archives/Murmurs1.pdf
    Et les autres numéros là :
    http://infokioskenbullant.c.la/

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