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Paris Dakar, une parabole anti humaniste ?

avril 30, 2000

Par Pierre Devin, Directeur du Centre régional de la Photographie Nord Pas-de-Calais (France).

Le dernier Paris Dakar avec l’épisode de menaces terroristes, nous permet de faire le point sur une épreuve qui prend l’Afrique pour décor, qui est l’enjeu d’intérêts non négligeables et qui nécessitent le vecteur des médias.

Le 12 janvier 2000, « La Voix du Nord » titrait « Menaces terroristes sur le Dakar : la direction de la course a décidé de mettre en place un pont aérien afin d’éviter le Niger. » Cet article prenait place dans la rubrique « Monde » sous une photographie d’africains faisant la queue, accompagnant un papier sur la Belgique « Les clandestins affluent aux guichets des régularisations. » Dans la mise en page et les textes, il n’y avait strictement aucun rapport. Simplement une contiguïté due à l’actualité et pourtant… Les colonnes « Zapping et Éclairage » laissaient la parole à un certain nombre de concurrents : « Pourquoi s’attaquer à des sportifs ? Pourquoi du politique dans le rallye ? » « On a l’impression d’être pris en otages. C’est dramatique, je crois que les conséquences seront graves pour l’épreuve. Si cela continue, il n’y aura plus rien de possible en Afrique. » « Un jour, il y aura des problèmes extra sportifs. L’Afrique devient une poudrière. » La page se terminait dans la rubrique « Analyse » par un article titré : « Le terrorisme islamiste s’internationalise. »

Cette information sur cette colonne « islamiste » repérée au Niger, et qui a nécessité la mise en place d’un « pont aérien » (« Le plus important de tous les temps » Gérard Holtz, France 2, qui semble avoir une vision de l’histoire assez courte : le blocus de Berlin ? Le débarquement ?), semble aujourd’hui faire partie d’une campagne d’intoxication, qui a par ailleurs permis un regain de médiation à l’organisation du Paris Dakar. Dans ce journal, comme dans bien d’autres, pas d’interrogation sur le fond des choses. Sinon que le Niger dont les recettes touristiques ont baissé en raison de la rébellion touarègue, espérait beaucoup du passage du rallye pour redorer son image et que les concurrents et les pays traversés sont frustrés d’une fête sportive innocente. Fête pas si innocente que ça puisqu’elle a déjà tué 39 personnes, concurrents ou spectateurs. Comme si le sport était au-dessus de la mêlée. Comme si l’Afrique était un terrain neutre. Comme si les millions de morts de famine, de génocide, d’épidémie en Afrique depuis deux décennies n’existaient pas.

La tonalité du « document » publié dans Télérama du 23 février est bien différente. En voici le chapeau « Mépris des populations, réduites au rôle de figurants ; indifférence pour les pays traversés, considérés comme de vulgaires décors et privés de retombées économiques. Cette année encore, la pétaradante caravane a oublié l’Afrique au bord de la piste… » Cet article de 6 pages largement illustré démystifie les retombées économiques du rallye. La logistique importe tout de France, les repas par exemple qui représentent 8 millions de francs. Le pont aérien de cette année a coûté 30 millions de francs. Les médias doivent acheter les images à une filiale de la compagnie propriétaire du rallye pour des montants tenus secrets. « Stade 2 » dépense plus de 4 millions de francs uniquement pour déplacer sa logistique. La déclaration du directeur de Total Mali est également une perle. Il dénonce les « deux ou trois loquedus d’ONG qui n’ont jamais mis les pieds en Afrique. Cela relève d’un tiers-mondisme de bon aloi. » Il est vrai que les interactions pouvoirs, services spéciaux, compagnies pétrolières en particulier à base française témoignent d’une réelle « compétence à la mode post-coloniale » dans les affaires africaines.

Un sondage publié vers la fin janvier par le « journal du Dimanche » indique que 64 % des français ne s’intéressent pas au Dakar, 55 % pensent qu’il s’agit d’une affaire avant tout commerciale, que cette épreuve sportive est un gaspillage insultant pour les pays pauvres. Dans « le Monde » du 19 janvier, la secrétaire du comité catholique contre la faim et pour le développement parlait de rallye comme d’une énorme provocation et indiquait que son budget était supérieur à celui du budget annuel de la santé du Mali.

Ces rappels non consensuels ne sont pas nouveaux. Dès les premières années du rallye le collectif « PA.DAK » (Paris Dakar, Pas d’Accord) s’était déjà manifesté. La réplique de l’organisation, avait été le show organisé dans le temps du rallye autour d’une distribution de pompes par le chanteur Daniel Balavoine en 1986. La mort de ce dernier et de l’organisateur de l’épreuve dans un accident d’hélicoptère entoure l’opération d’un émoi médiatisé et d’une respectabilité due au martyre.

La couverture médiatique, et la pensée à propos du Paris Dakar est, on le voit, diversifiée, bien qu’incomplète. La question des budgets reste dans la bouteille à l’encre. La question du néocolonialisme se pose aussi en termes symboliques. La colonne du rallye répond à une organisation militaire, les camps, les bivouacs sont interdits aux « civils ». La logistique est celle d’une intervention armée de pays riches qui ne laissent que les pollutions, les ordures. Le véhicule 4 x 4 est dérivé des technologies militaires. On aurait pu l’utiliser pour transformer la nature. Non, il s’agit ici de la vitesse de projection sur un modèle moderne occidental, complètement coupé du cosmos en rupture avec toutes les cultures traditionnelles, des cultures qui n’ont pas encore sombré dans la névrose consumériste et l’individualisme forcené. L’épreuve sportive médiatisant l’individu face à la nature sauvage est la vitrine d’un marché juteux qui fait appel au désir de puissance : comment expliquer le succès des 4 x 4 dans nos villes ? Didier Daeninckx a abordé un aspect de cette question dans une nouvelle « Ils reviennent » publiée dans Main courante. Le néocolonialisme n’est pas que symbolique.

La politique de coopération de pays comme la France signifie le maintien, sous l’égide de la francophonie, d’un pré-carré d’intérêts économiques évidents. Tous les coups sont bons. La corruption, le soutien à des pouvoirs assassins et tortionnaires de leur peuple, l’intervention militaire directe, la manipulation des flux économiques… Cette politique peut aller jusqu’à l’entraînement et au soutien des génocidaires. Paris a d’ailleurs pris ses précautions. Cela a commencé par l’amnistie pour tous les faits liés à la guerre d’Algérie. Ce qui fait que l’on ne peut traiter de tortionnaires, les nazillons qui se vantent d’avoir torturé en Algérie. Cela continue par la mise hors-jeu des militaires français de toute éventuelle enquête du tribunal pénal international, en particulier dans l’affaire du Rwanda. Les intérêts économiques sont entre autres ceux de compagnies pétrolières : Total a maintenant pris le contrôle de Elf, qui a servi de tirelire, de base à tous les réseaux manipulant contre la démocratie les coups les plus tordus en Afrique ou ailleurs. Total, principal sponsor et fournisseur en carburant du Paris Dakar, s’illustrait dans le même temps en noir sur les côtes de France et qui plaide la bonne foi surprise par ce qui est arrivé au pétrolier pourri qu’était « l’Érika ». Total, que l’on retrouve en Birmanie soutenant les narco-généraux qui maintiennent le pays sous un talon de fer. Total qui soutient la candidature de Georges Bush junior, qui base sa campagne présidentielle sur l’exécution capitale, même pour certains condamnés dont l’inculpation semble reposer sur des preuves fabriquées.

Le Paris Dakar c’est aussi un parfait exemple de la société du spectacle. Après les fêtes de fin d’année, il y avait là au creux de l’hiver, un créneau. Il semblait profitable de faire rêver d’aventures, de sable chaud, de paysages merveilleux. Très vite la compétition de pionniers a été remplacée par les affrontements entre les grands groupes automobiles mondiaux qui y ont vu une vitrine irremplaçable. Ce terrain de jeu nécessitait héroïsation des compétiteurs et amnésie du contexte, de l’histoire du continent. L’amnésie du contexte est générale. Qui se soucie de l’histoire des pays européens en Afrique ? Même pas les institutions qui devraient avoir un devoir de mémoire. Le Musée de l’Afrique à Tervuren s’apprête à remuséifier proprement ce qui est la trace de l’exploitation éhontée du Congo.

En fait le Paris Dakar est révélateur du mépris des pouvoirs politiques, économiques, médiatiques à l’égard des populations européennes ou africaines. Ils sont devenus des entités, coupées de la vie, fonctionnant pour elles-mêmes. Ce qui compte ce n’est pas la réalité, c’est l’image que l’on en donne. Pire, ce qui est important, c’est d’entrer dans le monde virtuel de la médiation. Un officiel malien : « Grâce au passage du rallye, le Mali participe à un événement mondial, c’est cela qui est important. » On est dans le court terme, le présent immédiat. Peu importe le motif. En particulier l’image du surhomme technicisé triomphant de l’espace et du temps est capable de nourrir les thèses anti humanistes. Thèses, qui permettent de profiter du désordre lié au maintien de 3 milliards d’êtres humains dans un état de sous humanité.

Source : Hémisphères