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Le Dakar n’est plus qu’un fait d’hiver

janvier 1, 1997

Un jour, rallier Paris-Dakar fut une aventure.
Aujourd’hui, jet-set et Gillette G III s’extasient autour d’un rien qui n’émeut plus personne.
Mais la vanité des supermarchés du rêve et du reste a raison de tout.

ENFANT, je possédais trois Charles. Mon premier, bien que ne faisant pas « réellement » partie de la famille, fit que je m’intéressai très jeune à la chose politique : il avait pour nom Charles De Gaulle. Mon second, Charles Enan, cousin de ma grand-mère, me fâcha pour toujours avec les trottoirs, ces chemins surélevés qui étaient encore à l’époque réservés aux piétons. Mon troisième enfin, s’appelait Charles de Cortanze et m’inocula le virus de la course automobile. Chaque année, ce qu’on appelle « le Dakar » me fait faire un étrange retour en arrière. Chacun a ses madeleines. Les miennes sentent l’huile de moteur, les vapeurs d’essence, les odeurs de garage et me font rejoindre André Mercier et Charles de Cortanze sur les routes du raid Le Cap-Alger-Paris.

A vrai dire, je ne connais de cette traversée de l’Afrique, dans une fourgonnette break 203 de série, sur des routes à peine tracées, que peu de choses. Mais cette aventure est inexplicablement présente en moi et, d’une certaine façon, modela l’espace mental de ma petite enfance. Un peu comme certains films que vous n’avez pas vus, que vous ne verrez jamais et qui pourtant vous habitent et vous influencent, je ne connaissais de cette Route Sauvage que des on-dit, quelques coupures de presse et surtout un livre noir et rouge, publié par Amiot-Dumont, à Paris, sur la couverture duquel une 203 immatriculée 5063-H-75 peinait dans une ornière tandis qu’un lion regardait à ses pieds le cadavre d’un zèbre.

Coincé de façon inexplicable entre La Fin de Satan de Victor Hugo, aux éditions Nelson, et La Ville charnelle de F.T. Marinetti publié chez E. Sansot & Cie que mémère avait acheté à cause de la consonnance italienne du nom, la Route Sauvage était un livre à manier avec soin. Pépère, marquis piémontais et possesseur d’un titre nobiliaire – vive la primogéniture ! – qu’il jugeait bien encombrant, rechignait à sortir l’incunable des rayonnages vernissés du cosy-corner. Il nous montrait alors la dédicace – « Avec toute mon affection. Record Le Cap-Alger 1951. Charlie. A mon frère Robert » -, et, plus rarement encore, quelques photos comme celle d’un éléphant qui agite ses grandes oreilles, ou l’okapi – cette antilope de forêt, très rare -, ou les chutes du Zambèze à Victoria-Falls. Mais l’une d’entre elles me fascinait : on y voyait un homme, souriant, entouré d’enfants noirs, avec, en arrière-plan, la forêt et la 203 Peugeot, et pour toute légende : « Cortanze et ses Pygmées. » Grâce à ce « Cortanze et ses Pygmées », je pouvais moi aussi assister à la construction d’une hutte au camp Putnam, baptiser à la bière la petite pancarte portant l’inscription Équateur et percuter une énorme hyène à l’entrée du Cameroun. « Cortanze et ses Pygmées ! » Pépère ne refermait jamais le livre sans nous avoir lu un passage de la page 141, où l’équipier de Charlie disait de ce dernier : « J’admire son profil de boxeur un peu maladroit, son calme et sa maîtrise… » Livre fétiche, livre relique, perdu puis retrouvé, il évoque pour moi le circuit Buggati au Mans, le bleu france des « Talbolagos », les courses d’automobiles auxquelles papa ne put jamais participer parce que ses parents s’y refusèrent…, une enfance, la mienne, dans un Saint-Ouen de l’immédiate après-guerre et mon triangle d’or : stade du Red Star, Marché aux Puces, dépôt de pneus de l’usine Michelin…

Le « Paris-Dakar » d’aujourd’hui, qui en est à sa dix-neuvième édition, ressemble à un compromis entre le rallye de Monte-Carlo et le Camel Trophy. L’itinéraire du rallye-raid emprunte des corridors de sécurité, des ouvreurs tracent les pistes, des voitures médicales et des camions-balai balisent le parcours. Successivement passé de la course à la boussole au road-book puis au GPS, le pilote moderne ne peut plus se perdre. Mitsubishi a même expérimenté, en complément du GPS, un répétiteur graphique composé d’un écran en cristaux liquides qui reproduit la carte, le tracé et matérialise avec une puce la progression du véhicule. Non, le rallye n’est plus cette épreuve, majeure pour les machines et magique pour les hommes. La technologie et son évolution ont été choisies au détriment de l’aventure humaine.

L’argent, qui règne en maître absolu, fixe les tenants et les aboutissants d’une course qui ne relève plus de l’aventure mais de l’évasion. Un conseiller commercial applaudit au départ en Espagne, « parce que la péninsule ibérique est un des marchés européens les plus importants »; l’Angleterre souhaiterait être le point de départ du Dakar afin de valoriser le tunnel sous la Manche; quant à l’Italie, elle voudrait le voir partir de chez elle et filer quelque part en Egypte et dans les Emirats où elle possède des intérêts économiques.

Et que dire des accidents qui font trop souvent verser le Dakar dans le fait divers et le transforme en un déplorable feuilleton tragique – celui d’un début d’année sans actualité sportive ? Depuis sa création, le Dakar a été marqué par trente-trois accidents mortels parmi lesquels huit victimes « civiles », selon l’expression militaire. Souvenez-vous… Laurent Gueguen, mort carbonisé dans son camion Mercedes, qui aurait sauté sur une mine dans le Sud marocain. Charles Cabannes, lui aussi pilote de camion, tué par balles par un tireur inconnu, du côté de Gao au Mali. Et la fillette de trois ans, sans nom, mortellement blessée par un motard peu avant le village guinéen de Tarambali… Roger Kalmanovitz, chargé des problèmes de sécurité sur l’épreuve (en 1996) confie : « Certains concurrents ont un comportement inadmissible. Nous avons placé un radar dans un village et la plupart des pilotes de pointe en auto dépassaient de beaucoup la vitesse obligatoire de 60 km/h. Une 205 a même été prise à 120 km/h ! »

Où sont les aubes minérales du massif de l’Adrar, le calme découvert d’une oasis bien réelle, îlot de verdure au milieu des pierres ? Où s’est évanouie la « glorieuse incertitude du désert », présente à chaque page de La Route Sauvage ? Que diraient André Mercier et Charles de Cortanze au vu de cette épreuve devenue un spectacle de masse ? Que penser de cette déclaration d’un participant – « Le Dakar se gagne au sprint dans la dernière étape » -, et de cet autre qui, faisant de l’Afrique une vaste réserve sillonnable à loisir, assure pouvoir « contourner les obstacles en roulant sur les plages » ?

L’Afrique ne peut être un champ de course, un golf miniature, pour Européens mal rasés à la recherche de sensations fortes. L’Afrique de La Route Sauvage, c’était celle de la carte Michelin n953 qui permettait d’oser toutes les aventures… En jaune foncé les ergs, en beige les montagnes, en noir les pistes, en point bleu les sources. L’Afrique du vieux berger mauritanien qui renseigne les deux pilotes sur la route de Nouakchott, ne leur donnant, pour toute réponse, qu’un laconique: « C’est très loin, il y a beaucoup de sable… Le père de mon grand-père y est allé… En quatre jours ! »Ari Vatanen, empruntant la même piste, couvrira la distance en 3h30, à 158 km/h de moyenne !

En 1951, Mercier et de Cortanze n’avait qu’un but : ne pas se perdre – pistes en latérite, savane, sentiers de brousse, « enfert vert » et gués infranchissables… Ils fabriquaient du rêve, prenant le temps de côtoyer le sable du désert et d’éprouver la froidure des bivouacs nocturnes. Lorsque j’ouvre les pages de La Route sauvage, je me retrouve instantanément, à « mille miles de toutes les régions habitées ». Apparaît alors un petit garçon d’allure fort singulière, il tient une rose à la main et dialogue avec un fénec qui le prie de bien vouloir l’apprivoiser afin qu’ils deviennent l’un pour l’autre unique au monde.

Par Gérard de Cortanze, écrivain
Dernier ouvrage paru : le New York de Paul Auster, Chêne
A paraître : lla Solitude du labyrinthe (entretien avec Paul Auster), Actes Sud.